Le témoignage de Mohamed Salah Yahiaoui

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 oct 2019
La version que donne Mohamed-Salah Yahiaoui de la guerre de succession qui aurait eu lieu au lendemain de la disparition de Houari Boumediene en décembre 1978, contrairement à une certaine idée reçue, démonte toutes les analyses et théories connues sur cet épisode, à savoir que lui et l’ex-ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, étaient en rivalité pour accéder au trône, et que l’institution militaire – ou les services de renseignements incarnés par le colonel Merbah – avaient choisi « le maillon faible », en la personne du colonel Bendjedid.
Mohamed Salah Yahiaoui
De dr. à g. le commandant Smain Mahfoud , le commandant Amer Mellah, , le colonel Tahar Zbiri et le commandant Mohamed Salah Yahiaoui

La vérité, selon un témoignage rare de Yahiaoui, recueilli par le journaliste Mohamed Laagueb, est que rien n’était prémédité. Une semaine après la mort de Boumediene, un silence mortel régnait au sommet de l’Etat, et même au sein des appareils les plus névralgiques. Tout le monde était dans l’expectative, attendant qui va parler le premier. L’institution militaire et son coordinateur, Chadli Bendjedid, nommé à ce poste par le président Boumediene au moment où il était tombé malade, étaient tourmentés par la situation. Même angoisse vécue au Parti et dans les autres appareils de l’Etat, et la même interrogation taraudait tout le monde : qui osera succéder à Boumediene ?
Il était évident que, lorsque le silence devenait insoutenable, les regards se braqueraient vers les deux personnages les plus hauts placés au sommet de l’Etat : Chadli Bendjedid, en tant que premier responsable de l’armée, et Mohamed-Salah Yahiaoui, en sa qualité de premier responsable du Parti.

Nul doute que ces attentes sont parvenues aux deux hommes. Mais qui va prendre l’initiative d’aller vers l’autre ? Et qui acceptera d’évoquer le sujet avec l’autre ?
Comme tout le monde s’y attendait, l’initiative est venue de Mohamed-Salah Yahiaoui. Alors que Chadli attendait dans son bureau, Yahiaoui prenait son téléphone :
– Bonjour Si Chadli. Que pensez-vous si nous prenions un café et je vous laisse choisir : dans mon bureau ou dans le vôtre ?

– Avec plaisir Si Yahiaoui, je préfèrerais qu’on le prenne dans mon bureau !
Yahiaoui a pris aussitôt sa serviette pour se retrouver au bout de quelques minutes dans le bureau de Bendjedid. La rencontre était empreinte de méfiance mutuelle, et il fallait d’abord dégeler l’atmosphère avant d’engager la discussion. Etant un militaire de formation et si peu loquace, Chadli attendait que Yahiaoui encadre le débat.
– Si Chadli, le pays a besoin de position vigilante pour éviter tout dérapage. Le Président est décédé et nous devons nous mettre d’accord sur qui assumera cette responsabilité dans cette conjoncture cruciale.
Chadli se retira légèrement en arrière comme pour mieux écouter son invité, puis répondit dans un langage militaire faisant peu cas de l’analyse, des appréhensions et des conséquences :
– Que proposez-vous, Si Yahiaoui ?
Yahiaoui hésita un moment, puis osa lui lancer dans le mille :
– Si Chadli, je pense que l’homme le mieux placé, au vu de son poste (il occupait alors le poste de chef d’Etat par intérim), de son âge, de son parcours militant et du consensus qu’il fait autour de sa personne, est Si Rabah Bitat.
Chadli sirota son café en souriant, puis lui rétorqua :
– Très bon choix Si Yahiaoui, je suis entièrement d’accord avec vous !
Yahiaoui fut surpris par cette réaction, mais il en était ravi, car c’était, à ses yeux, le seul moyen pour sortir le pays de l’ornière. Une parfaite osmose liait désormais les deux hommes. – Que pouvons-nous faire maintenant ? demanda Chadli.
Et Yahiaoui de répondre:
– Nous allons immédiatement demander à Bitat et lui rendre visite à son domicile pour que l’affaire soit réglée au plus vite possible, car la situation risque de déraper (...).
Ne voulant pas perdre une minute, Chadli prit son téléphone et appela Bitat, pour lui demander de les inviter prendre un café chez lui.
Une fois chez lui, les deux compères hésitèrent un moment à faire la proposition à un homme que tout le monde savait si peu tenté par le pouvoir face à une foultitude de dirigeants, de cadres et d’officiers si ambitieux.
C’est Yahiaoui qui ouvrit le débat, avec sa courtoisie habituelle :
– Si Rabah, vous savez très bien que notre pays est à un tournant très délicat, et que nos ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur, sont nombreux. Nous sommes venus vous parler au nom de deux institutions les plus importantes de l’Etat : l’armée et le parti.
Bitat soupira:
– Je vous écoute.
– Nous voudrions que vous soyez le prochain président de l’Algérie, et nous serions tous avec vous, derrière vous, le parti et l’armée seraient à votre disposition.
A ce moment de la discussion, Chadli intervint pour appuyer Yahiaoui :
– Oui, Si Rabah, le pays va mal. Nous devons assumer nos responsabilités devant les générations.
La réponse de Rabah Bitat fut cinglante :
– Qui ? Moi Président ? Impossible, je ne peux pas ! Pardonnez-moi, mais c’est trop lourd pour moi, c’est une grande responsabilité. Il y a certainement meilleur. Non, non, impossible, épargnez-moi, je vous en prie !
Déçus, les deux hommes se fixèrent un nouveau rendez-vous, dans le bureau de Chadli à Oran, pour réfléchir sur les démarches à entreprendre.
Chadli prit la parole :
– Si Yahiaoui, je vous ai demandé pour qu’on prenne une décision finale concernant la situation du pays qui ne cesse de s’aggraver. Vous voyez bien le climat qui règne dans les universités, dans les cafés et dans toutes les administrations. Nous devons désigner un président le plus tôt possible !
– Oui, tout ce que vous dites est vrai, mais quelle est la solution ? répondit Yahiaoui.
A ce moment-là, Chadli décida :
– Si Yahiaoui, je vous ai demandé pour vous dire que de fortes pressions sont exercées sur moi dans l’armée pour que j’accepte d’être le président de la République. Qu’en pensez-vous?
– Et vous, Si Chadli, vous voyez-vous apte à cette tâche ?
La réponse de Chadli fut prompte :
– Bien sûr ! Si le devoir de la patrie m’appelle, je n’hésiterai pas à répondre présent.
Mohamed-Salah Yahiaoui rentra à Alger avec la conviction que tout était ficelé. Le soir même, un messager lui apprit que les officiers supérieurs de l’ANP et des services de renseignements s’étaient réunis, la veille, dans la caserne de Bordj El-Bahri que dirigeait alors Larbi Belkheir, et qu’ils s’étaient mis d’accord sur le nom du futur Président, en l’absence de la majorité des membres du Conseil de la Révolution. Le messager lui précisa que la séance fut levée avant même que le débat débute. C’est le colonel Belhouchet qui l’interrompit, en criant d’une voix tonitruante : «Walou ! Le prochain président ne sera qu’un des deux : soit Chadli, soit Bendjedid ! »

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