La face cachée d’une succession

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 oct 2019
Loin des rouages du Parti et du microcosme politico-médiatique algérois, les grandes tractations pour assurer une succession en douce de Houari Boumediene se poursuivaient à huis clos entre quelques décideurs de l’institution militaire et sécuritaire, qui attendaient l’heure « H » pour abattre leurs cartes.
Chadli Bendjedid à droite. Etat-major à Ghardimaou : réunion des officiers de l’ALN, le 24 juin 1960
Chadli Bendjedid 2e à partir de la gauche. A la base de l’Est
Boumediene et Chadli

Ces derniers ont eu le réflexe d’élargir les consultations aux personnalités nationales qui ont joué de grands rôles pendant la Révolution et qui étaient restées à l’écart du régime, mais aussi à toutes les institutions civiles et, bien évidemment à tous les chefs de régions et commandants de forces armées. Mais c’étaient des consultations de pure forme, puisque le choix était déjà fait. La plupart des officiers étaient mis devant le fait accompli, sans n’avoir eu aucune explication sur ce curieux critère qui était celui de « l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé ».
L’ancien ministre de la Défense nationale, le général Khaled Nezzar en parle dans le deuxième tome de ses Mémoires sortis en janvier 2019, en revenant sur les dessous de cette histoire. Il raconte : « Salim Saadi, dont je suis le second à Béchar, me demande de me rendre à Alger pour rencontrer Kasdi Merbah, afin de lui recommander de ne prendre aucune décision hâtive avant que l’ensemble des responsables militaires ne se réunissent et n’étudient la situation née de la vacance du pouvoir. Cette initiative de Salim Saadi intervient après une réunion avec l’ensemble des officiers de la IIIe région militaire qui sont, étant donné la sensibilité de notre frontière occidentale, la plus puissante en termes de moyens militaires ».
L’auteur poursuit : « Salim Saadi connait très bien Chadli, tout comme moi-même, qui est son adjoint pendant la guerre de libération. Nous sommes tous les deux convaincus que le chef de la deuxième région militaire n’est pas qualifié pour exercer la magistrature suprême. Nous sommes fortement réticents, pour ne pas dire plus, à le voir prendre en main les destinées de l’Algérie. Les pouvoirs qu’offre la Constitution algérienne peuvent mener un pays à sa perte si l’homme investi se révèle, pour une raison ou pour une autre, incapable de les assumer. Chadli Bendjedid, et je ne le dis pas pour toucher à sa personne assurément respectable, a des connaissances très limitées et un caractère émotif et influençable ».
Arrivé à Alger, Khaled Nezzar téléphone à Kasdi Merbah, chef de la redoutable Sécurité militaire, pour lui demander de le voir. Ce dernier prétexta un emploi du temps chargé, il refuse de le recevoir. Nezzar apprendra le lendemain par le biais d’Abdelhamid Latrèche, secrétaire général du ministère de la Défense nationale, que les jeux étaient faits et que Chadli Bendjedid était désigné coordinateur de l’armée.
Nezzar estime que la question, comme il saura plus tard, était réglée entre Kasdi Merbah, Abdellah Belhouchet et Mohammed Attaïlia, ces deux derniers apportèrent «abusivement» la caution de tous les chefs de région. L’auteur témoigne, à ce sujet, qu’au ministère de la Défense, seuls quelques officiers étaient favorables à Chadli Bendjedid. Mostefa Benloucif se distingua par un activisme à tous crins, que le général Nezzar explique par sa volonté de « percer grâce à la faveur du futur président ».
Suite à ce verdict final du noyau constitué au tour du colonel Kasdi Merbah, le Parti et les hauts cadres de l’administration annoncèrent leur ralliement massif, sans même attendre le score du duel engagé entre les deux malheureux prétendants à la magistrature suprême, Abdelaziz Bouteflika et Mohamed-Salah Yahiaoui.
Kahled Nezzar poursuite sa narration de cet épisode décisif dans l’histoire contemporaine du pays : «Une fois Chadli Bendjedid désigné par le Comité central du FLN président du FLN, de retour à la Région, je suis accueilli à l’aéroport de Tindouf par la quasi-totalité des cadres militaires. « Qu’avez-vous faits ? » m’interpellent ceux qui viennent, du fin fond du désert, pour exprimer leur crainte de voir le pays tomber entre les mains d’un homme qui n’a ni expérience de la gestion, ni connaissance des spécificités de son temps, ni sens des grandes équilibres de la société algérienne, ni vision géostratégique affinée pour comprendre et maitriser les grands dossiers diplomatiques, ou autres, où l’Algérie est impliquée, et ni projet politique pour son pays. Quand je leur explique que « les jeux sont faits », pour reprendre l’expression de Latreche, et que c’est Kasdi Merbah et une poignée d’officiers, qui ont tout « ficelé », l’appréhension se lit sur les visages. Un segment de l’armée se substitue à toutes les institutions et à toutes les forces vives du pays pour décider d’une succession qui engage l’avenir».
Quid des deux compétiteurs en lice ? Pourquoi Kasdi Merbah a refusé d’adouber Abdelaziz Bouteflika ? Le général Nezzar révèle que les rapports entre les deux hommes n’ont jamais été au beau fixe. «Le contentieux entre Kasdi Merbah et Abdelaziz Bouteflika est ancien et complexe, écrit-il. L’un, fort des ordres reçus et de la logique du système qu’il sert, met en place un maillage serré de la société et de l’administration pour tout contrôler et régenter, l’autre, se voulant seul maître de son îlot de pouvoir, voit dans la juxtaposition des structures une combinaison dommageable pour sa liberté d’action. Il affiche qu’il n’est pas un allié de circonstance, un simple commis, un «coopérant technique» pouvant produire, un jour ou l’autre, une opposition mais qu’il est, à part entière, le régime même. Sa légitimité ne peut tolérer une intrusion des Services dans son ministère».
Le refus d’Abdelaziz Bouteflika d’accepter que Kasdi Merbah place des éléments de la Sécurité militaire dans les différentes ambassades et au ministère des Affaires étrangères qu’il contrôlait est longtemps un sujet de discorde entre les deux hommes. Bouteflika s’en est même plaint auprès du président du Conseil de la Révolution et obtient gain de cause. Kasdi Merbah, après la mort de Boumediene, démontre que lui et son appareil n’avaient prêté allégeance qu’à une personne, une seule.

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