Retour sur la sanglante opération « Espérance »

Par Hassina AMROUNI
Publié le 04 nov 2019
Juin 1956. La guerre d’Algérie est à son paroxysme. Sur le terrain des combats, les moudjahidine de l’ALN dament le pion à la soldatesque française. Cette dernière, malgré ses moyens humains et matériels nettement supérieurs, ne cesse de perdre les batailles. Pour les officiers supérieurs français, il fallait réagir au plus vite pour reprendre la main sur l’échiquier des combats.
Maurice Papon

A l’instar d’autres régions du pays, la Kabylie donnait du fil à retordre aux colons, aussi, il fut décidé d’y mener ce qui sera appelé l’opération « Espérance » pour déloger les moudjahidine tapis dans les maquis et obliger les populations autochtones à se soumettre à l’autorité coloniale.
Le 27 mai 1956, le général Dufourt fait débarquer ses hommes sur toute la Petite Kabylie, d’Aït Abbas à Il Mayen, en passant par Aït Idel, Tamokra (Guergour), Beni Maouche, Beni Chebana, Guenzet ou Beni Ouartilane.
En tout, plus de 10 000 soldats lourdement armés envahirent la région par les airs et par voie terrestre, ils étaient appuyés par des centaines d’hélicoptères «bananes», des avions bombardiers B26 et B29 et plusieurs modèles d’armes lourdes.
Dans les monts et villages, l’effet de surprise a très vite laissé place à la terreur. Les pauvres villageois, violemment sortis de leur sommeil, par les tirs de roquettes et les effroyables explosions de bombes larguées par les avions militaires, couraient dans tous les sens pour s’abriter de ce déluge de feu.
Visés par ces tirs acharnés de l’armée française, les moudjahidine quittent rapidement leurs refuges pour épargner des pertes innocentes parmi la population. Ils rejoignent les maquis, se positionnant dans un premier temps sur les crêtes mais très vite ils changent de position car trop exposés. Ils décident alors de se disperser en petits groupes afin de briser les lignes ennemies. Ils savaient cette tactique périlleuse mais ils n’avaient pas d’autre choix pour sortir de cet engrenage meurtrier.

Les villageois tentent de fuir la mort

Face à ces semeurs de morts qui avaient investi leurs villages, les femmes, dans un sursaut de lucidité, entreprirent d’abord d’effacer toute trace du passage des combattants de l’ALN dans les refuges, ceci avant de se réunir dans une seule maison. Les viols commis par les soldats étaient une menace réelle à laquelle elles devaient faire face toutes ensemble, chacune puisant sa force et son courage auprès des autres femmes de la tribu.
Beaucoup ne purent réchapper à la mort. Les soldats français, ne gâchant pas leur plaisir, firent preuve de la plus grande sauvagerie pour faire sortir les habitants de leurs maisons. Ils n’hésitèrent pas à frapper les femmes ou les vieillards, à traumatiser les pauvres enfants, à saccager les taudis et à brûler les terres avec leurs modestes récoltes. C’était l’apocalypse. Une journée en enfer.
Face à la détermination et au courage des habitants qui refusaient de parler, des équipes de torture, placées sous la direction d’officiers du renseignement, interpellèrent des habitants au hasard, pour les soumettre ensuite à d’interminables et atroces séances de torture, tout cela, dans le but de leur soutirer une information qui pourrait les conduire jusqu’aux moudjahidine.
Au même moment et au milieu de ce chaos, un groupe de soldats escalada le mont du Guergour pour y planter le drapeau français, symbole de la victoire et signe de reconquête de cette région jadis rebelle et insoumise.
Le lendemain, le général Dufourt, accompagné du sinistre Maurice Papon, alors préfet de Constantine, arrive dans la région pour superviser le déroulement de l’opération. Ils décident de concert de « ratisser toute la région de Guenzet, Béni Yala, Aït Abbas, Béni Maouche, Béni Ourtilane…, de détruire les villages refuges de l’ALN, d’instaurer des zones interdites, d’implanter des postes militaires supplémentaires au niveau des points stratégiques, de déployer 10 000 hommes supplémentaires pour faire une démonstration de force, d’inaugurer des bombardements des villages au napalm ».
Cette opération génocidaire durera une semaine durant laquelle nul parmi les pauvres habitants ne sera épargné. Les membres de l’ALN résisteront avec courage mais les habitants, pris en étau vont subir de grandes pertes. Près de 200 morts parmi les civils seront dénombrés, des pertes qui feront réagir les commandants de sections Mokrane Harani, Hamou Hmiti «Amilikchi», qui appuyés par d’autres éléments apporteront leur aide aux moudjahidine déjà présents sur place. Ils tendent ainsi une embuscade à un convoi militaire français qui traversait le pont reliant Béni Maouche à Béni Ouartilane, occasionnant près d’une vingtaine de morts au camp ennemi. D’autres actions spectaculaires seront menées à travers la région faisant ainsi vaciller les certitudes ennemies quant à leur suprématie sur le terrain des combats.

Bilan des affrontements

Sous prétexte que le Parti communiste algérien (PCA) n’a pas adhéré en tant qu’organisation au mot d’ordre de l’insurrection armée, sous la bannière du Front et de l’Armée de libération nationale, l’historiographie officielle ne s’est penchée sur ce parcours singulier que superficiellement.
Pourtant, les communistes furent nombreux à rejoindre le maquis dès les premières années de la Révolution, et plus nombreux encore à partir de 1956, grâce aux efforts ininterrompus d’Abane Ramdane, qui, dans le sillage du congrès de la Soummam du 20 août 1956, entreprit d’unir les rangs des nationalistes et de les gagner à la cause. Cette adhésion fut obtenue, alors que les dirigeants nationalistes étaient encore choqués par la position peu flatteuse du Parti communiste français (PCF) – avec lequel le PCA gardaient encore des liens forts – qui venait de voter, à l’Assemblée nationale, les pouvoirs spéciaux qui allaient lancer la répression de la guérilla à Alger dès 1957.
Lui-même proche de certains militants communistes qui avaient, à l’époque, pignon sur rue en Kabylie, Abane Ramdane réussit la prouesse de parvenir à un accord avec les dirigeants du PCA, acceptant même l’entrée de ce parti en tant que structure au sein du FLN, alors que la règle, au départ, était d’admettre les adhésions individuellement, comme c’était le cas avec toutes les autres formations du mouvement national (UDMA, ouléma…). Son argument, rejeté ensuite par les autres dirigeants de la Révolution, est que si les pays communistes voulaient fournir des armes aux combattants algériens, il était plus judicieux d’accepter le Parti communiste algérien en tant que parti au sein du FLN.
En réalité, les membres du PCA n’ont pas attendu l’ouverture de négociations avec la direction du FLN pour s’engager pleinement dans la lutte armée contre l’armée d’occupation. Dès avril 1956, le militant communiste Henri Maillot a réussi, avec un groupe de «Combattants de la libération» affilié au PCA, à s’emparer d’un camion d’armement des troupes coloniales au profit de la résistance algérienne dans la région de l’Ouarsensis. Cette initiative changea complètement la donne et ébranla les états-majors de l’armée française qui redoutaient l’existence de complicités au sein de leurs unités militaires. Jaloux de son autonomie, mais en même temps très engagé dans le combat anticolonial, le PCA était, pour ainsi dire, le seul parti algérien, en dehors du FLN, à créer son propre maquis et à combattre par les armes. Il se trouve que certains chefs du FLN n’avaient pas totalement assimilé ce fait.
La direction du PCA de l’époque, conduite notamment par Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès, futur fondateurs du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) qui succéda au PCA à partir de 1965, négocia avec le FLN, représentée par Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda, les prédispositions du PCF et de son maquis à collaborer avec les maquis de l’ALN, avant de parvenir rapidement à un accord politique. D’entrée, les émissaires du FLN ont expliqué à leurs interlocuteurs que l’efficacité de l’action nécessitait, selon eux, de transcender définitivement les clivages entre différents partis et, pour cela, le seul moyen était que les partis s’effacent. Sans aller jusqu’à exiger la dissolution du PCA, les responsables du FLN mettaient en avant le principe selon lequel le Front de libération se proposait de drainer les forces patriotiques en un seul mouvement et seulement sur la base des adhésions individuelles.
Les dirigeants communistes se sont vite montrés enthousiastes et ne voyaient aucune contradiction avec le rôle de noyau dirigeant auquel le FLN aspirait, tant que l’autonomie politique des individus qui décidaient d’y adhérer était respectée. Au cours de cette discussion, les deux parties ont évoqué la question syndicale qui tenait tant à cœur les militants communistes et dans laquelle ils avaient tant investi. Les communistes n’avaient pas vu d’un bon œil l’unilatéralisme du FLN dans la création de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA).
Les communistes vont jouer un rôle au congrès de la Soummam, à travers notamment Amar Ouzeggane, ancien militant et premier secrétaire du PCA dans les années 1940, qui rédigera la fameuse plateforme du congrès.
L’histoire du mouvement national regorge de noms de communistes qui ont porté haut et fort la cause nationaliste en Algérie et à l’étranger : Chebbah El-Mekki, Larbi Bouhali, Abdelhamid Benzine et tant d’autres.

Hassina Amrouni

Source :
Quotidien « L’Expression » 29 mai 2016

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