Un communiste Algérien qui hante la mémoire française
Maurice Audin

Par Fateh Adli
Publié le 03 nov 2019
Après des décennies d’amnésie institutionnalisée, les autorités françaises ont enfin consenti d’ouvrir les archives liées à l’enlèvement, suivi de l’assassinat du militant communiste Maurice Audin, et avant cela de reconnaitre, par la voix du président Emmanuel Macron, la responsabilité de l’Etat français dans sa disparition et son élimination, et dans celles de tant d’autres militants, dont la liste est loin d’être exhaustive.
Maurice Audin jeune
Maurice et Josette Audin

Cette annonce, faite en septembre 2018, a redonné espoir aux nombreux amis, outre-mer, de l’indépendance algérienne et replacé le débat concernant l’histoire de la colonisation sur des bases plus prometteuses. D’aucuns ont estimé sur le coup que la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat français dans cette affaire était «la fin de l’affaire Audin et le début d’une histoire apaisée» et que le moment était venu pour passer à une autre étape dans les relations entre la France et son ancienne colonie.
La décision prise par Emmanuel Macron était venue, en fait, combler la distance qui existait entre la vérité, connue déjà depuis 1957 grâce aux révélations d’historiens et de militants anticolonialistes courageux, et la version officielle qui évoquait son évasion. Mais il manque par exemple de savoir comment Maurice Audin a été véritablement assassiné et par qui. Il manque surtout de connaitre le sort des autres disparus de la guerre d’Algérie, algériens ou Français.
Quelques mois plus tard, le gouvernement français a annoncé l’ouverture des archives et appelé les personnes détenant des documents ou des témoignages sur cette affaire à les faire connaître. Les choses ont bien commencé, mais le débat a vite réveillé les vieux démons colonialistes en France. N’ayant pas accepté cette «concession» des autorités politiques de leur pays, les nostalgiques de l’Algérie française qui se recrutent notamment dans les milieux de l’extrême-droite et des courants identitaires se sont aussitôt mobilisés.

Le témoignage de la veuve de Maurice Audin

Josette Audin et son mari Maurice vivaient à Alger lorsqu’il y eut l’enlèvement de ce dernier par des parachutistes dans la nuit du 11 juin 1957. Agés respectivement de 26 et 25 ans, ils étaient tous deux membres du Parti communiste algérien qui, à cette époque, était engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, après avoir signé un accord avec le FLN. Dans un témoignage diffusé en 2001 sur radio France Culture, Josette Audin raconte : «Depuis le début de l’année 1957, les parachutistes font régner la terreur, ils se promènent dans les villes, arrêtent les passants, ceux naturellement qui sont suspects, c’est-à-dire les Algériens, pas les Européens, et tout le monde sait que le jour, ils paradent auprès des filles et que la nuit ils font leur sale boulot».
A cette époque, Maurice Audin enseignait les mathématiques à la faculté des sciences d’Alger où il préparait une thèse. Celle-ci était presque finalisée, lorsqu’il est arrêté dans la nuit du 11 juin 1957. Josette poursuit la narration : «Les parachutistes sont venus chez nous à 11h du soir, et ils ont emmené mon mari. Ils ont laissé un certain nombre d’entre eux chez moi pour me garder avec mes enfants. C’est à ce moment-là que je l’ai vu pour la dernière fois. Nous étions couchés, on est allés ouvrir, ils sont entrés, m’ont bloquée dans la pièce voisine où dormait l’un de mes enfants, et très vite ils sont partis avec mon mari en me disant de ne pas bouger. J’ai demandé au capitaine où il l’emmenait, et quand il allait revenir, et il m’a répondu : «S’il est raisonnable, vous le reverrez très vite». Donc, apparemment, il n’a pas été raisonnable puisque je ne l’ai jamais revu.»
La veuve du martyr restera quatre jours coincée chez elle, surveillée par des parachutistes et des policiers : « A cette époque, on savait que les gens qui étaient arrêtés étaient automatiquement torturés, donc forcément, je ne pensais qu’à ça, qu’il était certainement torturé. » Le lendemain, le célèbre journaliste communiste Henri Alleg, ami de Maurice Audin et infatigable pourfendeur de la torture, venu à leur domicile, sera arrêté sur place : « Il s’était présenté chez nous. Il a essayé de faire croire qu’il était là pour renouveler l’assurance de mon mari, mais les parachutistes n’ont pas été dupes. Ils ont téléphoné au lieutenant Charbonnier qui est venu très vite le chercher. »
Elle raconte que deux des parachutistes présents au moment de l’arrestation de son mari étaient revenus chez elle peu de temps après, affirmant vouloir vérifier que le prétendu fugitif n’était pas revenu : « Leur attitude était inquiétante. Ils sont venus comme ça, ils n’ont rien cherché, ils sont repartis pratiquement tout de suite. Les seules choses qu’ils aient faites en entrant chez moi c’était de dire, en regardant une photo : “Ah ah, votre mari… mais il était jeune ce type-là ! Vous croyez que vous allez le revoir ?’’ Des réflexions de ce genre… et puis ils sont partis et je n’ai plus eu de nouvelles. A ce moment-là j’ai déposé une plainte au tribunal d’Alger qui a été instruite plus ou moins, avec plus ou moins de diligence disons… »
Josette Audin est décédée le 2 février 2019. Elle était âgée de 87 ans.

Adel Fathi

 

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