Hammam Guergour, terre des eaux rugissantes

Par Hassina AMROUNI
Publié le 09 fév 2020
Située entre les chaînes montagneuses des Babors et des Bibans, Hammam Guergour, commune de la wilaya de Sétif, est plus précisément sise à la sortie des gorges traversées par l’Oued Bousellam et culmine à une altitude comprise entre 600 et 1050 mètres.
Hammam Guergour en 1910
La région de Salva
L’historien Louis Leschi

C’est de ces torrents qui la traversent que la ville tiendrait son nom, certains précisant que guergour vient du latin « gurges » qui signifie cours d’eau, ruisselet ou torrent, tandis que d’autres affirment que ce nom fait référence à ce sourd gargouillis que l’on entend dans les entrailles de la terre en posant son oreille au sol.
Pourvue naturellement de sources d’eaux chaudes, la région attire une présence humaine depuis des temps immémoriaux. Durant la période antique, c’est une cavalerie romaine, effectuant une mission de reconnaissance dans la région qui, en découvrant ces sources chaudes, décide d’y installer son campement. Peu à peu, le campement s’étend et, en l’an 7, des maisons en pierre sont érigées au nord de la rivière « Sava », donnant ainsi naissance à un premier bourg romain. Les Romains, connus pour leurs thermes, vont en construire plusieurs à la sortie des gorges enserrant l’oued Boussellam. Très réputée à l’époque (entre les IIe et IVe siècles), cette station attire citadins, colons et légionnaires qui viennent traiter diverses pathologies grâce aux eaux sulfatées calciques arrivant directement des sources.
Ces thermes comptaient quatre vastes piscines avec marches d’accès dans une salle où l’on venait se reposer et transpirer après la balnéation. Dotées de murs très épais, ces pièces étaient séparées les unes des autres par des sas et tout l’édifice était entouré par un calinaium qui faisait régner une douce température et ce, grâce à l’eau chaude arrivant des sources.
L’information est rapportée dans Mélanges d’archéologie et d’Histoire, revue de l’école française de Rome, datant de 1891, qui indique qu’en 193, le bourg romain qui attire de plus en plus de monde va devenir municipe, commune à structure constitutionnelle romaine, et portera le nom de Adsava Municipium (Sava étant le nom romain de l’oued Boussellam).
Objets de diverses fouilles archéologiques, les thermes romains sont également décrits avec beaucoup de détails d’abord par l’historien Louis Leschi dans son livre Une excursion archéologique dans le Guergour paru en 1938 puis par l’archéologue Roger Guéry qui indiquent que « la totalité de la construction occupe 650 m2, le frigidarium mesure environ 6,80 × 6,50 m, il s’agit donc de petits thermes. Quatre salles chaudes, disposées au nord, sont parcourues selon un itinéraire sinistrogyre (vers la gauche) ».
Pour revenir au municipe Adsava, il faut savoir qu’il n’était pas isolé et communiquait avec d’autres villes romaines. En effet, une route allant de Bejaia par Tighermin-Ouled Mouten comportait un peu plus loin un embranchement sur Tiklat, une voie se dirigeait à Sétif par le Thniete- El-Meghsem, un chemin menait à Ras El Oued et un autre à Horia (Ain Roua).
D’ailleurs, le village d’Adsava Municipium est, avant l’an 300, répertorié dans l’Itinéraire d’Antonin (guide de voyage romain).
Un siècle plus tard, c’est sur une ancienne carte romaine (table théodosienne) qu’il est une nouvelle fois référencé. En 419, un violent tremblement de terre va pourtant réduire la cité en un amas de décombres, forçant les Romains à déserter les lieux. Abandonnée aux quatre vents, la région est envahie, plusieurs années plus tard – en 430, plus précisément – par les Vandales, menés par le roi Genséric. Ils sont environ 80 000 Vandales à s’installer sur les ruines de l’ancien municipe romain, établissant, non loin de là – à Saldae (Bejaïa) – leur capitale.
À partir de l’an 484, le christianisme fait son apparition dans la région grâce à deux évêques, le catholique Sextilus et le donatiste Marcianus, aussi appelés les évêques d’Adsava. Tous deux en compétition à la tête de la Plebs Assabensis (église d’Afrique). Leur mission d’évangélisation semble avoir touché le cœur des autochtones, convertis en grande partie. Explorant en 1938, la région de Guergour, l’historien et archéologue français, Louis Leschi réussit à identifier les ruines de plusieurs églises, notamment à Algrège (Aïn Degrage), à Aïn Dokoar (Lesbi), Oundedja (peut-être Ad Olivam). A Aïn Roua (Horrea), existait une basilique où fut retrouvée une belle vasque (ornée de serpent, scorpion, colombes et coquilles Saint-Jacques), destinée, sans doute, aux ablutions des fidèles.

Une région en constant mouvement

Après les Romains et les Vandales, la région va assister, dès 539, à l’arrivée des Byzantins. Ces derniers qui s’y installent pour près de deux siècles vont la désigner sous le nom de Mauritanie Première. Après leur départ, ce sont les Omeyyades qui deviennent à partir de 708, les nouveaux maîtres des lieux. Là, encore, les habitants vont adopter la religion musulmane à la faveur des célèbres foutouhate islamiques. En 930, une tribu descendant des Kutama, les Msalta, en l’occurrence vont s’installer dans la région de Guergour. Le quotidien de cette tribu berbère va s’étrenner dans un climat paisible jusqu’en 1550 où la région est placée durant l’occupation turque, sous la régence du Bey de Constantine.
Là encore, rien ne vient perturber la quiétude de cette région montagneuse. D’ailleurs, vers 1730, un saint homme nommé Sidi El Djoudi, descendant des Almoravides, voulant entamer une vie d’ascète et se consacrer pleinement à la méditation, est à la recherche d’un endroit calme et isolé. Découvrant le village de Guergour, il est tant séduit par sa tranquillité et la beauté des lieux qu’il décide de s’y retirer, écoulant son temps entre la lecture du Saint Coran et l’interprétation des rêves. L’homme qui jouit très vite du respect et de la dévotion de toute la population qui apprécie son degré élevé de piété et sa foi sincère va prodiguer dans la région l’enseignement des préceptes du Livre Saint, aidé dans sa noble mission par son assistant Sidi Hanifou.
Très enthousiasmé par l’accueil réservé à ses cours, le cheikh va construire une zaouïa qui sera très fréquentée. Egalement impliqué dans la vie quotidienne et sociale de ses concitoyens, Sidi El Djoudi va contribuer à la construction d’un petit barrage de pierre rouge, pour faire fonctionner un petit moulin de type kabyle. Sa sagesse est reconnue dans toute la région et le Bey de Constantine lui octroie une concession de plusieurs centaines d’hectares de terre dans le douar (village) d’Aïn Turk, pour entretenir la zaouïa. En 1765, cheikh El Ouartilani, dans son récit sur le pèlerinage à la Mecque intitulé Rihla, écrit à son propos qu’à son passage au Hammam Guergour, il trouve en Sidi el Djoudi un homme pieux.

Guergour à l’heure de l’invasion française

Si la France commence à envahir l’Algérie à partir de 1830, la région de Hammam Guergour ne fait parler d’elle qu’à partir de 1836. En effet, le 27 août de cette année, le quotidien La Presse relève dans ses colonnes que « de fortes pluies ont causé de nombreux dégâts dans la commune de Guergour, provoquant la destruction de 12 maisons, ainsi que de nombreuses cultures de paille, de blé et d’orge, de plus 13 têtes de bétail ont été emportées par la crue ».
Une décennie plus tard, plus précisément en 1847, le colonel de spahis M. Daumas et le capitaine d’artillerie M. Fabar, notent dans leur étude historique sur la Grande Kabylie qu’« au village dans les environs de Sétif, à la rencontre du Bou Sellam et du mont Guergour, s’ouvre un passage étroit à travers les roches... Ce sol si tourmenté n’en est pas moins couvert de bonnes terres végétales, de même qu’il recèle beaucoup de mines dans son sein ».
La région commence dès lors à susciter l’intérêt du nouvel occupant colonial et, dès 1860, les eau chaudes de Hammam Guergour font l’objet d’une « Notice » publiée par le docteur en pharmacie Charles Roucher qui rapporte qu’« il existe au moins 8 sources…mais 3 seulement ont une réelle importance...le thermomètre plongé le plus loin possible... 52 à 54°c... une source de haute thermalité....offrant les meilleures conditions que l’on puisse rechercher pour un établissement d’eaux minérales ». Cette analyse sera relayée par celle du médecin militaire Emile Bertherand, qui note dans son livre sur Les eaux minérales et les bains de mer en Algérie qu’« à 40 kilomètres, au Nord-Ouest de Sétif... Hammam Guergour, sources très chaudes et considérables ».

Révolte d’El Mokrani

Puisant dans les richesses du pays et délestant les autochtones de tout ce qu’ils ont, les Français font face à des soulèvements et révoltes populaires dont celle d’El Mokrani. De nombreux villageois prennent part aux combats qui débutent au mois de mars 1871. Mais les Français, avec leur esprit revanchard, ne tardent pas à faire tomber le couperet de la vengeance, puisque le 20 janvier 1872, à la fin de l’insurrection, ils infligent à toute la région une amende de 36 millions de francs-or, de même qu’ils n’hésitent pas à confisquer aux villageois pas moins de 450 000 ha de terres.
Ainsi, en pleine possession des terres de la région de Guergour, les Français en exploitent les fonds à souhait d’où cette découverte rapportée dans les colonnes du journal Union de Sétif du 26 septembre 1874 concernant la découverte d’un nouveau gisement de minerai de fer dont le rendement est de 65,68%.
La région attire, dès lors, de plus en plus de colons qui viennent s’établir dans cette région fort prometteuse du point de vue des possibilités d’emploi. Et cela se confirme en 1883 lorsqu’à la demande des autorités de Sétif, une monographie révèle que la commune mixte « comprend 3 712 habitants et 1 146 hectares de terres cultivables, dont seule la moitié est utilisée, l’autre restant en jachères ».
Deux décennies plus tard, un recensement de la commune mixte de Guergour fait état des chiffres suivants : superficie 126.502 hectares, 224 Européens, 69.059 indigènes, 735 chevaux, 2.069 mulets, 7.253 bœufs, 33.288 moutons, 27178 chèvres.
Tout au long de sa présence en Algérie, le colonisateur manifeste un intérêt non feint pour cette région dont les eaux bienfaisantes font l’objet de moult études et analyses et attirent des milliers de curistes venant de tous les coins du pays et de l’Hexagone.
Toutefois, hormis les bâtiments publics, le mode de vie des villageois, notamment la population autochtone, reste assez primitif, ces derniers étant privés de l’essentiel comme l’électricité – bien qu’elle arrive au village à partir de 1947, seul le café & hôtel Chenagon (tenu par une famille d’origine italienne) est raccordé au réseau.
En 1948, le bureau des recherches minières d’Alger décide d’utiliser les vertus de l’eau chaude, il effectue des travaux de captage et de regroupement en un griffon principal les différentes sources. Un an plus tard, une chimiste, Simone Guigue, fait ressortir, après analyses, les vertus de l’eau de Guergour. C’est alors que la direction de la santé publique en Algérie décide d’implanter un hôpital à Hammam Guergour. Cet établissement sanitaire est composé de dix bâtiments légers, calorifuges isothermes, réunis entre eux par une verrière, les malades au nombre de trente sont transportés depuis leurs lits jusqu’à une des quatre piscines en suivant une galerie couverte. Bien évidemment, l’hôpital n’est réservé qu’aux Français et aux colons. Il sera incendié en 1958 par les moudjahidine.
Au lendemain de l’indépendance, des bains traditionnels sont aménagés et ouverts à tous.

Hassina Amrouni

Sources :
https://setif.com/Hammam_Guergour.html
https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/1649

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